si j'avais su ma vie aussi terne
jamais je n'aurais foulé ce sol
jamais je n'aurais demandé à naître
si j'avais su
que le monde était si impitoyable
jamais je n'aurais prié le ciel pour grandir
jamais je n'aurais hurlé ma rage de devenir adulte
si j'avais su
que l'humanité courait à sa perte
jamais je n'aurais voulu être humaine
jamais je n’aurais été fière de porter ce nom
j'ai honte pour mon peuple
j'ai honte pour ma patrie
j'ai honte pour l'homme
de par delà le monde et le temps
l'homme s'est toujours autoproclamé maître de l'univers
et pourtant il n'est qu'un point dans cet espace
l'homme a toujours agi comme seul maître
et pourtant ses actes le ramène inéluctablement aux plus primates des animaux
je souffre de nous voir nous entretuer
pour de si viles raisons
je souffre de nous voir aussi aveugler
par les matériaux de ce monde
que nous délaisserons dans ce bas monde
une fois retournée à la poussière
je souffre...
si j'avais su que l’homme disposerait
de vie ou de mort sur son prochain
jamais je n'aurais éprouvé de pitié pour nos pauvres vies
jamais je n'aurais laissé ce sentiment qu'est l’amour m’envahir
si j’avais su...
Oh si seulement tous avaient su...
Jamais ce monde n’aurait été le chaos total dans lequel nous vivons.
« Tu es désormais une grande fille Mira , je ne compte pas revenir sur ce sujet ».
Dégoûtée, la jeune femme regarda tour à tour ses parents avant de reporter son attention sur son père.
- Mais papa, je…
- Ça suffit Mira !
De nouveau, son regard cette fois ci vide d’expression se reporta sur toute la pièce. Elle était installée dans le fauteuil du salon et avait en face d’elle son père qui, le visage sévère tentait de lui imposer sa décision.
La jeune fille lança un regard suppliant à sa mère. Cette dernière, meurtrie par le visage livide de sa fille détourna aussitôt la tête. Même sa mère l’abandonnait, songea-t-elle tristement. Si cette dernière ne pouvait plaider sa cause, elle pouvait considérer la bataille comme perdue d’avance.
- La famille Obynna dîne avec nous demain. J’espère que tu éviteras de faire ta boudeuse, poursuivit son père irrévocable.
Des larmes qu’elle essayait péniblement de camoufler lui piquèrent les yeux. Et cette lumière ambiante qui inondait le salon et faisait briller les vases en verre de sa mère n’ était pas à son avantage !
- Je ne peux pas épouser cet homme père…
Voyant son père demeurer de marbre, elle lui lança un regard plein de reproche.
- Vous ne pouvez m’y contraindre, affirma-t-elle d’une voix mal assurée.
- Monte te coucher, lui ordonna son père sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.
Boudeuse, elle se leva du fauteuil et se mordit à sang la lèvre inférieure pour ne pas s’effondrer en larme. Et sa mère qui ne disait toujours rien.
- Tu seras plus calme demain Mira, monte te coucher, murmura cette dernière.
Elle s’enfuit en direction de sa chambre, furieuse. Dès qu’elle l’eut atteint, elle claqua la porte en bois et, comme une furie, arpenta la grande pièce. C’était impossible, impensable. Son père ne pouvait pas se montrer aussi cruel et l’obliger à épouser un homme qui lui était totalement inconnu. Ils demeuraient au vingt et unième siècle pardi ! Et le temps des mariages forcés était révolu ! Pourquoi son père se souciait-il peu de son avenir. Elle suffoqua d’indignation et s’exhorta aussitôt au calme. Non elle n’épouserait pas cet homme! Elle s’arrêta un instant, semblant réfléchir. Une discussion avec son père s’imposait. Il l’avait certes prise de court en lui annonçant cette terrible nouvelle mais elle n’allait pas se laisser mener devant l’autel aussi facilement. Son avenir en dépendait !
« Qu’il le veuille ou non, je réussirai à le convaincre », se promit-elle en refoulant les quelques larmes rebelles qui brillaient encore dans ses yeux.
Déterminée, elle ouvrit sa porte. Elle n’avait jamais eu à tenir tête. En enfant docile et sage, elle avait toujours exaucée les vœux de son père. N’étais-ce pas pour lui plaire qu’elle avait, après son bac, opté pour les sciences économiques ? A vingt ans, elle avait en poche sa licence et il ne lui restait que deux années pour finir ses études universitaires. Et, elle n’allait pas, au profit d’un parfait inconnu, sacrifier ses études . Quitte à lui tenir tête.
Craignant que ses parents ne se soient retirés dans leur chambre, Samira se dirigea d’un pas alerte vers le bureau de son père. Il avait pour habitude d’y faire un tour avant d’aller se coucher. Avec un peu de chance, peut-être s’y trouvait-il, à travailler.
Installé derrière son bureau en bois d’acajou, Martin Fovey regarda sa femme, incrédule. Elle l’avait rejoint depuis une dizaine de minutes et ne lui cachait pas sa désapprobation quant à sa décision.
- Pourquoi infliges tu pareille souffrance à notre fille?
Viviane Fovey, sa femme, n’avait pas contesté sa décision face à leur fille aussi l’avait-il cru de son côté.
- Elle n’a que 20 ans Martin. Comment peux-tu négliger ses études et vouloir qu’elle épouse un homme à cet âge là?
Il ne le savait que trop bien et se serait garder que sa femme ne le lui rappelle. Il savait aussi sa fille beaucoup trop obéissante pour s’opposer à sa décision.
- Je le sais Viviane. Mais je n’ai pas le choix, elle doit épouser le fils de Laurent Obynna et nous n’y pouvons rien.
- Oh que si Martin!
La véhémence de sa femme le surprit.
- Tu devrais vendre certaines de tes boutiques à cet Obynna. Mais je t’en supplie, n’oblige pas notre Mira à épouser un homme qu’elle ne connaît pas.
- Viviane…
- Imagine un seul instant que ce Christian soit aussi infâme que son père, s’affola sa femme. As-tu au moins pensé à tout ce qu’elle endurera ? Je ne supporterai jamais de voir ma fille souffrir, jamais!
Les mains serrant anxieusement les pans de sa robe légère, Samira demeura interdite devant la porte du bureau de son père. Elle s’en voulait d’avoir jugé aussi sévèrement sa mère. Elle savait également que même si cette dernière la défendait aussi vaillamment, elle finirait par se ranger bien vite du côté de son mari.
- Je te sais anxieuse pour Mira mais crois moi…elle sera heureuse…enfin je l’espère.
- Je parlerai demain à cet homme, il…
- Non Viviane, je te l’interdis! Coupa-t-il brusquement. J’ai promis notre fille en mariage et je tiendrai parole. Je ne suis jamais revenu sur mes décisions et je ne compte pas commencer.
Les yeux voilés de tristesse, il scruta sa femme.
« Ne me rend pas les choses plus compliquées qu’elles ne le sont Viviane » l’implora-t-il en silence.
Il maudissait intérieurement Laurent Obynna de lui infliger ingrat rôle. Déjà sa fille qu’il avait déçue, ensuite sa femme qui se dressait contre lui, c’en était trop! Mais qu’y pouvait-il ? Il avait déjà envisagé, comme l’avait suggérée sa femme de céder la moitié de ses magasins. Évidemment Laurent n’avait pas été preneur.
Émettant un profond soupir, Martin voulut de nouveau convaincre sa femme.
- Tu sais aussi bien que moi que nous avons traversé une année de vaches maigres (en cette année)
De grosses gouttes de sueurs perlèrent sur son front tandis que sa mémoire lui faisait revivre, dix mois plus tôt, son entretien avec Laurent Obynna…
…Assis dans un fauteuil en cuir noir imité, Martin Fovey se triturait discrètement les mains. Après une bonne quinzaines de minutes où l’envie de quitter ces lieux avait fini par prendre le dessus sur sa patience, une demoiselle en tailleur s’était approchée de lui avec un sourire impeccable.
- Mr Fovey? Veuillez me suivre s’il vous plait, Mr Obynna est prêt à vous recevoir.
Elle l’avait conduit jusqu’à une porte et l’avait encouragé de nouveau avec un sourire irréprochable à y entrer. De bonne grâce, Martin s’était engouffré dans le bureau. La clarté des lieux l’avait immédiatement frappé.
Situé au 12ème étage d’un des plus grands immeubles du quartier des affaires - le plateau - , le bureau de Laurent Obynna donnait sur la lagune Ebrié.
Laurent Obynna avait les yeux rivés sur la lagune. Depuis une bonne vingtaine d’année qu’il avait logé son entreprise dans ces locaux, jamais il ne se lassait d’admirer cette vue magnifique et imprenable sur ces eaux miroitantes. A plusieurs reprises, cette vue lui donnait l’impression d’avoir tout le quartier des affaires à ses pieds. Il abandonna ses rêveries et se tourna en direction de son potentiel nouveau client, tout sourire.
- Mr Martin Fovey, Laurent Obynna, se présenta-t-il. Désolé pour cette attente.
Il se garda de lui préciser que cette attente lui permettait d’avoir de plus amples informations sur ses clients et l’invita à s’asseoir.
- Je vous écoute.
Martin Fovey fut bref et concis. Laurent Obynna dirigeait une banque privée de prêt. Il devait avoir l’habitude de ce genre de problème. Ce dernier sourit distraitement en écoutant son interlocuteur. Il ne serait pas facile à manipuler comme ses autres clients qui, pour la plupart, étaient aux aboies avant d’avoir recours à sa banque. Ce Martin Fovey faisait exception. Il possédait une bonne trentaine de magasins dans le pays et comptait en implanter d’autres dans toute la sous région. Son seul problème était la situation délicate que traversait le pays ; tantôt havre de paix, tantôt volcan prêt à exploser! Et cette année, il avait plutôt tendance à pencher du coté volcanique. Ces derniers mois, il avait vu défiler un nombre incalculable de commerçants dans la même situation que Martin Fovey. Les routes se faisant de moins en moins sures, les marchandises avaient toutes les peines du monde à arriver à bon port.
- Je suis prêt à vous accorder ce crédit Mr Fovey.
Un sourire de gratitude illumina son visage. Laurent Obynna se dit qu’il disparaîtra bien assez tôt lorsqu’il aura terminé ses propos.
- Mais je suis tout comme vous un commerçant, poursuivit-il. Et il me faut de votre part une garantie.
- J’y ai pensé Mr Obynna.
Il fit sortir d’un cartable couleur kaki qui ne l’avait pas quitté une pile de dossiers
- J’ai dans ce dossier toutes les informations possibles sur mes différents magasins, leur emplacements, les produits qui s’y vendent ainsi que leur rendements annuels. Je suis disposé à signer avec votre banque un contrat qui vous rend acquéreur de mes meilleurs magasins si je ne vous rembourse pas dans les délais fixés.
Laurent Obynna hésita une demi seconde. L’offre de son futur client était des plus alléchantes. Il avait prit la peine de se renseigner sur ce dernier et on pouvait dire que chacun de ses magasins, à leur manière, faisait d’excellents chiffres d’affaire. Malheureusement, il avait une toute autre idée en tête et cela ne ferait sûrement pas plaisir à Martin.
- Vous m’êtes très sympathique Mr fovey aussi ai-je pensé à une garantie d’un tout autre genre.
Il marqua une pause calculée, le temps de jauger son interlocuteur avant de poursuivre.
- Vous avez une fille me semble t-il. Du prénom de Samira, une vingtaine d’année, en licence de sciences économiques.
- Où voulez-vous en venir? Questionna Martin, les sourcils froncés.
Tout sourire avait déserté son visage, comme l’avait pressentit Laurent. Ses traits s’étaient durcis et son regard était devenu plus sombre. Laurent Obynna songea qu’il devrait mieux manœuvrer s’il ne voulait pas que Martin Fovey perde tout son sang froid.
- Ne prenez pas cet air farouche Mr Fovey. Samira pourrait aussi bien être ma fille !
Il sentit le visage de Martin se relâcher même si son regard demeurait toujours sombre.
- Si je veux votre fille comme garantie, c’est pour une toute autre raison.
Martin l’interrogea du regard.
- Voyez-vous, j’ai aussi un fils…
- Il n’en ai pas question! Coupa Martin. Jamais je n’utiliserai ma fille comme gage.
Il se leva précipitamment imité par Laurent.
- Qu’avez-vous donc à craindre ? L’interrogea-t-il d’une voix mielleuse. Vous aurez bien assez tôt les fonds nécessaires pour me rembourser. Sinon, jamais vous n’auriez prie le risque de me céder vos magasins les plus rentables. N’est-ce pas Mr Fovey ?
…
A suivre...